Une interdiction qui laisse des traces
« Compter sur les doigts ? C’est la plus désastreuse habitude que vous puissiez inculquer à un enfant. […] Jamais un enfant ne doit faire gesticuler ses doigts [...] ni plus tard au CP, au CE et au CM pour faire des opérations. » (Source : J’aide mon enfant en mathématiques, Retz-Pocket).
Cette citation, extraite d'un guide destiné aux parents et écrit par des figures d'autorité (l’inspecteur Guillaume et le professeur Le Tirilly), illustre parfaitement le tabou qui pèse encore sur l'usage des mains à l'école. Pourquoi un outil aussi naturel suscite-t-il autant de rejet au point que son usage est considéré comme une « désastreuse habitude » ?
Certes, sous l’influence des neurosciences, on commence à admettre l’usage des doigts en mathématiques. Mais on les traite alors généralement de béquilles utiles dont il faut se débarrasser au plus vite. Est-ce que cette attitude tient vraiment compte de ce que les neurosciences nous apprennent ? Mon travail consiste précisément à réhabiliter l'usage des doigts, non pas pour 'gesticuler' ou compter 1 par 1, mais pour construire une véritable stratégie de calcul structurée et efficace.
Le "Grand Malentendu" : d’où vient ce mépris ?
Pour comprendre ce blocage, il faut remonter à René Descartes. Au XVIIe siècle, il sépare radicalement l'esprit ("la chose pensante") du corps. En se regardant, Descartes ne voit pas sa main qui tient la plume et sans laquelle il ne pourrait rien écrire, il ne voit que la lumière de sa pensée. Qui ne connaît son célèbre « : cogito ergo sum » (je pense, donc je suis). Depuis, l'Occident sacralise l'abstraction pure. Pour "bien penser", il faudrait s'arracher au concret, le plus vite possible.
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| Pour Descartes, seule la pensée est importante: je pense donc je suis. |
En interdisant les doigts, nous ne protégeons pas la "logique" de l'enfant ; nous lui coupons l'accès à son interface naturelle de traitement de l'information. Ma méthode n'est pas une régression, mais un ennoblissement sans déracinement : on ne "gesticule" pas, on transforme le geste en stratégie cognitive. Nous pratiquons la cognition incarnée, loin du mépris cartésien.
La méthode : Transformer vos mains en "Calculatrice-Doigts"
L'erreur classique est de laisser l'enfant compter "un par un" (1... 2... 3...) là où il devrait calculer. C'est lent et source d'erreurs. En outre, et c’est bien plus grave, ce comptage n’est trop souvent qu’un numérotage finissant par remplacer le nombre par des numéros. Ces numéros sont des « blocs » indécomposables rendant impossible d’effectuer même les opérations les plus élémentaires. La maison n°8 + la maison n°9 ne donne pas la maison n°17 !
Seul le comptage cardinalisant, celui qui opère la synthèse entre l’ordinal (1er, 2e, 3e,…) et le cardinal (1,2,3,…) construit le nombre conçu comme synthèse entre l’ordinal et le cardinal. Cette construction à effectuer activement par l’enfant avec l’aide de l’accompagnant, coïncide avec la construction de la calculatrice-doigts dont les chiffres sont les Configurations Canoniques des Doigts (CCD). « Canonique » parce qu’elles obéissent à des contraintes culturelles (exemple : nous levons les doigts pour compter alors que d’autres peuples les baissent, le poing étant alors 5 - y a-t-il un rapport entre Faust (fist), fünf (five) et Finger (finger) ? ) et anatomiques (exemple : dans le monde entier, on compte en prenant toujours des doigts adjacents).
La vidéo suivante vous montre concrètement commet s’effectue la construction
du nombre et de la calculatrice-doigts.
Vos enfants préfèrent-ils le calcul structuré ou le comptage ?
Prenons d’abord comme exemple 4 +
3 :
Par le comptage :
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| Conditionnement au comptage |
Extrait de la méthode de chercheuses universitaires : les enfants sont conditionnés à résoudre 4 + 3 par le comptage sur les doigts présenté aussi comme « calcul sur les doigts ». Procédure lente et laborieuse exigeant une attention soutenue. Nécessité de beaucoup d’entraînements fastidieux avant de maîtriser tant bien que mal les tables.
Par le calcul :
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| Apprendre à calculer |
Extrait du « bon usage des doigts ». Une fois construite, en même temps que le nombre, la calculatrice-doigt avec ses Configurations Canoniques des Doigts (CCD) n’admet plus aucun comptage avec ou sur les doigts. Ne reste que le comptage-vérification qui porte sur les objets (ou les jetons les représentant) intervenant dans les problèmes du départ. Ici le calcul s’effectue par le passage à la « cinquaine » pour aboutir, quasi instantanément, à la CCD de 7.
Encore un exemple ?

Importance de 5 (cinquaine) et 10 (dizaine, deux cinquaines)
5 et 5 constitue le passage le plus
spontané et le pus rapide par la dizaine : tous les enfants apprennent
vite qu’une main c’est 5 (la cinquaine) et que deux mains c’est 10 (la
dizaine).


